Histoire de la mycologie en Corse
Les pionniers de la mycologie en Corse (1820-1900)
Les premières descriptions de champignons observés en Corse apparaissent au début du XIXe siècle, d’abord par Henri-Augustin Soleirol entre 1820 et 1823, puis par le vicomte De Forestier entre 1837 et 1841, et par Joseph-Henry Leveillé également en 1841. Leurs travaux et les espèces décrites sont conservés dans les herbiers de Camille Montagne et Narcisse Patouillard.
Jacques-Henri Fabre, professeur au lycée d’Aiacciu de 1849 à 1852, réalise quelques observations et décrit un petit nombre d’espèces mais sans les identifier. Il ne lui a pas été possible de donner une détermination précise à l’exception de Colus hirudinosus Cavalier & Séchier, espèce vraiment très caractéristique.
Cependant, à peu près à la même époque mais sur un temps plus long, entre 1835 et 1863, à Bastia, Massimiliano Romagnoli, un pharmacien d’origine italienne, réfugié politique en Corse puis naturalisé Français vers la fin de sa vie, effectue un remarquable travail de naturaliste. Il récolte, détermine, dessine à l’échelle 1 et colorie 197 espèces de champignons dont un petit nombre de myxomycètes. Ces planches, réunies dans un catalogue, peuvent être consultées au Musée Fesch à Aiacciu. Leur description très fine a permis à Emile Boudier et Patouillard, lors de leur venue à Aiacciu, de confirmer la plupart des déterminations et effectuer quelques corrections notées au crayon en marge des dessins.
Un lichénologue finlandais, Wilhelm Nylander, tourne également ses yeux vers la Corse à cette période. Il présente une liste de 100 espèces récoltées par son collègue Johan Petter Norrlin de l’Université d’Helsinki dans les environs de Corti, Aiacciu et Bunifaziu.
De 1895 à 1897, Léon Rolland se rend plusieurs fois dans l’île. Il dresse un premier inventaire publié de ses découvertes mycologiques. Il donne également de très intéressants renseignements sur le comportement des Corses vis-à-vis des champignons. Enfin, il découvre sur un marché en 1895 un petit champignon inconnu qu’il décrit en 1897 sous le nom de Boletus corsicus Rolland, aujourd’hui Leccinellum corsicum (Rolland) Bresinsky & Manfr. Binder.
Le premier grand inventaire de la fonge de Corse (1901-1903)
Un premier tournant a lieu en 1901, à l’occasion de la session extraordinaire en Corse de la Société Botanique de France qui, à l’époque, regroupe aussi les mycologues.
Plusieurs excursions hors session y font suite et le Prodrome d’une flore mycologique de Corse, signé par René Maire, Paul Dumée et Louis Lutz, parait en 1903. On y retrouve 746 espèces (dont 70 lichens et 13 myxomycètes).
Les recherches lichénologiques au XXᵉ siècle
C’est le début de plusieurs années de silence pour la mycologie corse, mais les travaux lichénologiques ne s’arrêtent pas pour autant. Le lichénologue allemand Hermann Zschacke parcourt la Corse peu avant le début de la Grande Guerre. En 1914, il expédie ses récoltes vers l’Allemagne mais elles seront interceptées à Dijon où elles seront étudiées par Jacques Maheu et Abel Gillet qui publient d’ailleurs la même année un Lichens de l’Ouest de la Corse, puis en 1926, Lichens de l’Est de la Corse, deux catalogues dans lesquels ils reprennent l’ensemble des données publiées ainsi que leurs observations personnelles. Hermann Zschacke, quant à lui, est enfermé jusqu’en 1916 puis renvoyé en Allemagne avec de nouvelles récoltes faites pendant son incarcération, qu’il publiera en 1927.
Robert Deschâtres et Roger Werner publient une série de travaux centrés, ou non, sur la Corse entre 1968 et 1974. Ce dernier propose une étude phytosociologique et paléogéographique de la flore lichénique d’une île, la Corse qui synthétise tous les travaux précédents.
Le renouveau de la mycologie en Corse
Durant cette période, seuls quelques mycologues, essentiellement étrangers, de passage dans l’île publient épisodiquement quelques observations mais il faut attendre le second tournant en octobre 1972, avec le mémorable congrès de la Société Mycologique de France, pour que les mycologues français et étrangers retrouvent le chemin de la Corse.
Ce congrès est une grande réussite dont le mérite revient à la regrettée botaniste et mycologue insulaire Marcelle Conrad, secondée par Denise Viale. Marcelle Conrad est en relation avec de nombreux mycologues continentaux et parvient à décider Henri Romagnesi, président incontesté de la SMF, à franchir la mer. Celui-ci ne le regrette pas, car il découvre plusieurs espèces nouvelles pour la science telles que Marasmius hellebori-corsici Romagn. sur hellébore de Corse et Gymnopilus corsicus Romagn. sur pin laricio.
La structuration d'un réseau mycologique
À la suite et en conséquence de ce congrès, plusieurs sociétés mycologiques voient le jour dans l’île. Dès novembre 1972 la Société Mycologique (et Botanique) d’Aiacciu (SMBA) est fondée, puis celle des Pieve de la Haute-Corse à Bastia (SMPHC) et celle de Portivechju (SMPV). Finalement, en 2019, la Société Mycologique Balagne-Corté (SMBC) est créée. Ces quatre associations sont fédérées au sein de la Fédération des Associations Mycologiques Méditerranéennes (FAMM) en France, elle-même partie prenante de la Confédération Européenne de Mycologie Méditerranéenne (CEMM).
Depuis le grand congrès de la SMF, la Corse accueille régulièrement des congrès nationaux et internationaux de mycologie (en 1987, 1990, 1995, 2000 et 2014, organisés par la SMBA ; en 2005 par la SMPV ; en 2009 et 2022 par la SMPHC ; en 2026 par la SMBC).
De la coopération à l'Observatoire Mycologique de Corse
En 1999, puis en 2011 (avec le concours du CBN de Corse), l’Association Française de Lichénologie (AFL) se rend en Corse et ses travaux augmentent considérablement le nombre d’espèces de lichens connues de l’île. Enfin, en 2013, Claude Roux publie le Catalogue des lichens et champignons lichénicoles de Corse, où il recense 1 186 taxons observés entre 1878 et 2013. Depuis, de nombreuses prospections menées en partenariat avec SMBA, la DREAL de Corse et le CBN de Corse, impliquant notamment Danièle et Olivier Gonnet, sont venues enrichir encore la flore lichénique de l’île.
La mycologie au CBN de Corse
À partir de 2005, les quatre Sociétés Mycologiques de Corse s’associent avec le jeune CBN de Corse au sein de l’Observatoire Mycologique de Corse (OMYCO) afin de développer l'étude de la fonge et des lichens sur l'île.
Les premiers projets à voir le jour portent sur l’étude des champignons carbonicoles (2005), des milieux subalpins (2005-2007) et thermoméditerranéens (2007), puis des aulnaies sub-alpines en 2011. Enfin, en 2013, une étude sur l’origine de la recolonisation des morilles après un incendie explore les forêts de pin laricio en s’intéressant notamment à la présence de réservoirs de spores ou d’individus en dormance dans les racines et la canopée. Faute de personnel spécifiquement dédié à la mycologie, ces programmes connaissent ensuite un ralentissement.
En 2021, l'étude de la fonge et des lichens est intégrée dans le décret fixant les missions des Conservatoires Botaniques Nationaux. En réponse, l’année suivante, un poste à temps plein est créé au CBN de Corse visant à coordonner l’activité de l’OMYCO et à relancer les projets d’étude de la fonge en Corse.
La convention de partenariat de l’OMYCO est alors relancée et un important travail de récupération, de centralisation et d’informatisation des données existantes est engagé. Environ 14 000 données historiques sont intégrées à la base de données du CBN de Corse afin de mettre à jour le Catalogue des champignons de Corse pour la première fois depuis près de quarante ans. Depuis, les travaux se multiplient notamment les inventaires par milieux (sapinières, dunes, pozzines, zones incendiées, roches andésitiques ...), par groupes taxonomiques (morilles, entolomes...) et par aires protégées (Réserve Naturelle des Tre Padule de Suartone, Réserve de Scandola) ainsi qu’avec la participation à différents programmes de recherche nationaux et internationaux (inocybes, CastaCorse, Fundive ...).
En 2024, avec le soutien du CBN de Corse, une session spéciale du Diplôme Universitaire (DU) de Mycologie proposée par la Faculté de Pharmacie de Lille s’est tenue en Corse, permettant à une dizaine de mycologues membres de l’OMYCO d’obtenir leur diplôme.
Le CBN de Corse remercie Jean Alesandri (responsable scientifique et président d’honneur de la Société Mycologique et Botanique d’Aiacciu) pour sa contribution majeure à la rédaction de cette page.